par Lindsay Warner

La première fois que j'ai passé les mains sous les aisselles et que j'ai senti une masse, en août dernier, j’étais une cycliste au sommet de sa forme. Je roulais dans la roue de mon petit ami depuis le début de la saison, je devenais plus forte, plus rapide, et je lui piquais des trucs et des astuces du temps où il faisait de la course. Il ne me restait qu’une semaine avant de les appliquer en participant à la course emblématique de la Green Mountain Stage Race, une épreuve exténuante de quatre jours pendant laquelle on gravit les pics les plus escarpés du Vermont. J'étais prête à partir. Et puis, j'ai senti la bosse.

Personne ne veut dire à une femme de 36 ans qu’elle a le cancer avant que ce soit absolument certain. Alors j'ai couru la GMSR. Puis la course annuelle de cyclocross de Dam Wrightsville. Puis le Grand Prix de Gloucester, prenant la deuxième place dans une course chaotique et boueuse qui m’a obligée à garder l’esprit sur le parcours, loin de la petite bosse dure située à quelques centimètres de mon aisselle droite.

Au fur et à mesure que les tests s'accumulaient — échographie, biopsie, mammographie, IRM, échographie encore, chirurgie — je continuais de pédaler, jusqu'à ce que, le 30 octobre, un coup de fil du chirurgien mette fin à ma saison de course :

« Je suis désolé Lindsay ; c'est un cancer. »

La seule chose que je savais à propos de la chimiothérapie, était que ça vous rendait malade et chauve. Je ne connaissais presque rien à la radiothérapie ou au traitement endocrinien, mais j'étais certaine d'une chose à mon sujet : rouler à vélo me rendait heureuse. J’ai alors juré que si je ne pouvais rien contrôler d’autre, j’essaierais au moins de rester active pendant les cinq prochains mois de traitement.

Donc, une fois remise de deux interventions chirurgicales, je suis remontée sur mon vélo et j'ai roulé. Beaucoup. La neige a commencé tôt et est tombée constamment dans le centre du Vermont, mais cela m’était indifférent. J’avais découvert un réseau de pistes de cyclotourisme fréquentées régulièrement par des habitants passionnés, et j’avais un nouveau gros vélo Garneau (le Gros Louis 1) qui assurait vraiment. Je n'avais fait du « fat bike » qu'une seule fois auparavant, il y eu donc quelques essais et erreurs (non, vous ne pouvez vraiment pas rouler dans de la poudreuse fraîche, et oui, vous pouvez vraiment — et devriez — rouler avec une pression de pneu extrêmement basse si vous ne voulez pas déraper à chaque coin de rue), mais j’ai adoré.

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La chimiothérapie a commencé le 7 janvier, accompagnée d’effets secondaires qui rendaient parfois difficiles la sortie du lit et la poursuite de mon travail de journaliste et de rédactrice. Certains jours, je ne pouvais que rêver à une séance d’entraînement. D’autres jours, j’avais besoin de Chris pour m'y emmener. J'ai dû apprendre à lui faire confiance quand il me poussait et à l’écouter quand il proposait de rentrer à la maison.

Nous avons aussi eu des jours glorieux: une journée de ski nordique ensoleillée, où nous avons manqué un virage et ajouté 16 kilomètres supplémentaires à ce qui devait être une journée de 10 km; poudreuse à la station de ski abandonnée de la région; heures euphoriques à parcourir les bermes et les bosses enneigées sur les sentiers locaux. J'ai noté chaque activité et, quand j’ai fait le compte après mon dernier cycle de chimiothérapie, en mars, j’avais bougé 81 jours sur les 84 qu’a duré la chimio.

Je ne pouvais pas contrôler plusieurs aspects de mon traitement : la fatigue, la nausée, la perte de fonction de mes papilles gustatives, la perte de mes cheveux... La seule chose que je pouvais faire pour atténuer tous ces effets secondaires était l'exercice (mis à part la perte des cheveux, qui ne peut être évitée même avec le cardio). Quand je pouvais pédaler, je me sentais moi-même. Plus lente, plus chauve et moins énergique, mais toujours capable de profiter de la joie que procure le simple fait de tourner les pédales: rouler et respirer.

Je terminerai six semaines de radiothérapie quotidienne le 10 mai et je m’y rends aussi souvent que possible en vélo. Mon équipe de radiothérapie s'est habituée au claquement de mes cales SPD sur les sols de l'hôpital et à la boue que je laisse parfois derrière moi, dû à un détour par un chemin de terre escarpé et venteux. J'espère courir dans la rocailleuse Muddy Onion et dans le Rasputitsa Spring Classic, un parcours éprouvant dans le royaume du Nord-Est du Vermont. Mais si je ne peux pas, je continuerai de pédaler jusqu’à la radiothérapie et à me joindre à autant  de groupes de cyclistes que possible.

Je ne suis pas aussi rapide que je l’étais, mais chaque jour où je peux passer une jambe par-dessus la selle et pédaler me rapproche de la normalité. Ma voie vers la guérison n’est pas pavée — pour l’instant, elle est boueuse et criblée de nids de poule — mais je suis toujours à vélo. Et cela, c’est ce qui compte le plus.