Classique printanière Rasputitsa

Classique Printanière Rasputitsa

Lindsay Westley est une rédactrice indépendante basée à Hinesburg, au Vermont. Elle écrit pour des publications comme Bicyling, Dwell, EatingWell et National Geographic, et elle fait partie de l'équipe cycliste NEXT-BMB.

 


Je descends la route Darling Hill – une pente de 20 % – à toute allure lorsque ma première gourde se défait du porte-bouteille et tombe par terre. Devant moi, les bouteilles de deux autres cyclistes sont éjectées de la même façon tandis qu’ils tentent de trouver le bon équilibre entre la vitesse – yahoooo ! – et les routes en terre semi-gelées et criblées nids-de-poule du Vermont. Plus bas, une cycliste moins chanceuse ramasse ce qu’il reste d’un vélo maintenant en pièces détachées ; elle semble bien aller, alors je ne m’arrête pas. Après tout, il s’agit de la Rasputitsa, une classique printanière inspirée des conditions de boue et de glace typiques de la Russie, dans les régions sauvages du nord-est du Vermont en avril. En ce qui me concerne, c’est la guerre froide, et je n’arrêterai pour rien ni personne. De toute façon, il me reste encore plus de 50 km à faire… Et Cyberia m’attend.

Le châtiment de la saison de boue
Rasputitsa est un terme russe qui veut dire « saison de boue », une description appropriée – bien que difficile à prononcer – des conditions à la mi-avril à East Burke, au Vermont. Si vous n’habitez pas le nord de la Nouvelle-Angleterre, vous n’êtes peut-être pas au courant du fait qu’en réalité, ici, il y a cinq saisons : printemps, été, automne, hiver… et la saison de la boue. Et la Rasputitsa a lieu au plus fort de cette saison.

Rouler 60 km dans la neige/gadoue/slush/boue en avril n’est pas habituellement sur la liste des choses que j’aime faire. Mais je me suis laissée persuader par Lea et Sabra Davison, co-fondatrices des Little Bellas, un OSBL de mentorat en vélo de montagne qui vise à mettre plus de filles sur des vélos (Lea a également participé deux fois aux Jeux olympiques et fait partie de l’équipe de vélo de montagne XC de Specialized). Autour de quelques bières et bols de soupe, la Rasputitsa avait semblé être une aventure de début de saison amusante – Vélo ! Amis ! Foyers ! Barbecue ! Bières ! – et les profits seraient remis aux Little Bellas et JAM Fund Cycling, un OSBL qui aide les jeunes cyclistes à faire le saut vers le niveau professionnel. Ça semblait une excellente idée (Sabe et Lea peuvent rendre n’importe quoi attrayant). Je me suis inscrite. J’ai même écrit un petit aperçu à ce sujet pour Bicycling, que mon rédacteur en chef a sinistrement intitulé « 7 classiques printanières qui vous feront assurément souffrir » (« 7 Spring Classics Guaranteed to Make You Suffer »). Aïe.

Temps doux et embourbement
Mais la course 2016 s’annonce claire et ensoleillée avec des températures au-dessus de 0, et des maximums de presque 15° ! J’étais ravie. Puis la course commence. Et on monte. Et on monte. Et on monte encore, montée ponctuée de descentes abruptes et cahoteuses qui éjectent vos bouteilles d’eau.

Parce que ce que personne ne vous dit au sujet de la Rasputitsa, c’est qu’on gagne plus de 1 200 mètres d’altitude en 60 km de course (la plupart des vétérans de cette course vous parlent seulement de la température). J’habite au Vermont ; ce ne sont pas les côtes qui manquent ici. Mais lorsque vous combinez une forme physique de début de saison à un gain de 4 000 pieds, la boue qui embourbe vos roues et l’engrenage rigide de la machine de course de cyclocross que j’avais emprunté à Lea – eh bien, j’avais mal dès le départ.  

Après nous être emparées de bouteilles que nous tendent des bénévoles au kilomètre 20, nous commençons notre ascension de Victory Road, une montée de 8 km sur des routes ayant la consistance du beurre d’arachides. Juste pour « s’amuser », les organisateurs de la Rasputitsa avaient délimité un défi « roi de la montagne » de 5 km. Six semaines post-côtes cassées – et à la traîne derrière de vraies vedettes comme l’olympienne Lyne Bessette et Ellen Noble de JAM Fund – je ne représente de menace pour personne (sauf moi-même) dans cette côte. Mais cela me donne amplement de temps pour calculer les différences entre des watts de calibre olympique et les miens (c’est Lea qui l’emporte haut la main). Mais il y a une brigade de petites Bellas qui crient des encouragements et distribuent de la nourriture au sommet, ce qui ajoute quelques watts de bonheur à mes calculs.

Plateaux glacés et… Cyberia
Après une autre descente à faire siffler le vent dans les oreilles, je rejoins quelques femmes de l’équipe de course State 9. Ça roule bien sur les plateaux tandis qu’on jase cuisine et pâtisserie, jusqu’à ce qu’on atteigne le pied de Cyberia (souvenez-vous : thématique Russie). Des biscuits très appétissants sont distribués en bas, mais la côte à venir m’inquiète un peu, alors je tourne le coin et je continue… à monter.

À ce moment, les nids-de-poule en terre deviennent soudainement une route de catégorie IV – et nous voilà en Cyberia. Au Vermont, « catégorie IV » veut dire quatre roues motrices seulement ; c’est chacun pour soi. L’année dernière, Cyberia était recouverte de neige et tout le monde a débarqué et transporté son vélo. Cette année, il n’y a pas de neige – à la place, c’est un marécage de vase visqueuse truffée de roches de la taille d’un poing. Sympa. Mais au moment où la « route » se transforme en une hostile pente de 13 % et les arbres se referment autour de moi, j’entends de la musique. Puis, une licorne pleine grandeur bondit hors des bois, suivie d’un faon qui semble sorti tout droit de Narnia. Fatiguée, affamée, et probablement un peu délirante, je me mets à rire. J’ai atteint le sommet de Cyberia – et j’y trouve du sirop d’érable servi dans des verres à shooter glacés… par des créatures magiques et un yéti. Que demander de plus ? Après avoir englouti un peu de sirop d’érable, je pointe mes roues en direction des ornières laissées par les 4x4 vermontois et j’entame la descente traîtreusement vaseuse et glissante du versant de Cyberia.

Après quelques embourbements au ralenti dans la descente, je trouve une vitesse de croisière pour les 15 derniers kilomètres jusqu’à la ligne d’arrivée, profitant des magnifiques vues de Burke Mountain et du royaume du nord. Après trois heures en selle, les températures ont atteint 15 degrés, et je n’ai même pas besoin de me réchauffer près des foyers caractéristiques qui, par le passé, réchauffaient les cyclistes venus combattre la neige et le grésil plus typiques de la météo d’avril.

Mais tandis que je suis assise au soleil avec une bière dans une main et un sandwich au porc effiloché dans l’autre (l’après-party au Burke Publick House est génial), je comprends pourquoi les cyclistes s’inscrivent à cette course. Oui, j’ai lutté contre la boue – pas la neige – et je ne peux qu’imaginer à quoi ressemble Cyberia sous un pied de neige (indice : impraticable). Mais même avec des conditions météo exceptionnelles, ce sera toujours un festival de souffrance. Par contre, c’est aussi une course géniale sur des superbes routes de campagne, qui offre de la bonne bouffe, qui réunit des bénévoles extraordinaires et qui soutient deux organisations cyclistes plus que méritantes. Est-ce que je reviendrai en 2017 ? Bien sûr. Mais cette fois, j’espère qu’il y aura de la neige.

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